Face à l'inflation, la question salariale devient de plus en plus pressante

16 juin 2022

Avec une inflation qui risque d'approcher les 10 % en septembre dans la zone euro, une hausse des salaires paraît inévitable.
La BCE et les gouvernements craignent que ces augmentations accélèrent l'inflation.
C'est pourquoi la solution de primes exceptionnelles est avancée. Mais celle-ci ne fonctionnera que si l'inflation reste temporaire.

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C'est le grand dilemme du moment : avec la flambée des prix se pose de nouveau la question salariale dans toute la zone euro.
La Banque centrale européenne (BCE) aimerait que les salaires n'augmentent pas trop pour éviter que la hausse de la demande entraîne une accélération de l'inflation. Cette « boucle prix - salaires », comme disent les économistes, serait alors compliquée à calmer.

Les gouvernements, eux, sont dans une situation schizophrénique.
Ils préféreraient que les salaires ne progressent pas trop vite. Ils voudraient éviter que les entreprises perdent en compétitivité et que la BCE soit forcée d'augmenter fortement ses taux d'intérêt. Cela pourrait contrecarrer la reprise et même provoquer une récession. Ils privilégient donc des mesures du type chèque inflation, plafonnement des prix de l'électricité, ou baisse du prix du carburant. En pratique, l'Etat prend en charge une partie du coût de l'inflation.

Mais les gouvernements savent bien que si les salaires ne grimpent pas à terme, c'est le risque d'une explosion sociale qui se profile.
Récession ou agitation sociale, aucun de ces deux écueils n'est souhaitable, particulièrement en période de guerre.


Des salaires encore sages

Pour l'instant, les salaires restent relativement sages dans la zone euro. Le chef économiste de la BCE, Philip Lane, a indiqué le mois dernier que « si l'on se concentre uniquement sur les accords salariaux conclus depuis le début de l'année, ceux-ci indiquent une croissance des salaires d'environ 3 % en 2022 et de 2,5 % en 2023 ». Mais il y a peu de chances que cette modération perdure. Philip Lane l'a dit lui-même la semaine dernière lors d'un colloque organisé à Paris par le Center for Economic Policy Research (CEPR) : « Cela ne s'est pas encore produit mais cela va arriver : il y aura dans une certaine mesure un rattrapage des salaires » sur l'inflation constatée.

En effet, comme le fait remarquer Philippe Gudin, économiste chez Barclays, « le marché du travail se tend dans la zone euro et des difficultés de recrutement apparaissent. Le taux de chômage est à son plus bas, à 6,8 %. L'inflation est élevée et dépasse même désormais 8 %. Donc il y a forcément besoin d'une compensation des salariés ». En clair, la modération salariale ne sera bientôt plus possible.

Des hausses de salaires inévitables

Les économistes de Citigroup tablent sur une inflation de 7,5 % en moyenne cette année dans la zone euro, avec un pic à 9,5 % en septembre. Or, dans la zone euro, l'évolution de l'inflation est prise en compte dans les négociations salariales pour seulement 18 % des salariés. A peine 3 % des salaires du secteur privé sont directement indexés. (...)

Pour Philippe Waechter, chef économiste d'Ostrum Asset Management, les hausses de salaires sont une partie de la solution, surtout dans un monde où les blocs régionaux se replient sur eux-mêmes et où la concurrence mondiale pourrait donc reculer.
« Il ne faut plus compter sur le consommateur américain ou chinois. La croissance européenne doit être plus autonome. Et pour cela, il faut que la demande intérieure soit plus robuste, ce qui passe par une hausse des salaires . Beaucoup d'entreprises le peuvent. Leurs profits ont grimpé après la pandémie, avec les aides d'Etat. Sans arriver à une indexation parfaite des salaires sur l'inflation, il existe des marges de manoeuvre qui ne mettent pas en danger les entreprises », milite-t-il.

(...)

Quoi qu'il en soit, il va bien falloir ouvrir le débat en France et dans la zone euro. Comment répartir le coût de l'inflation entre les ménages et les entreprises ? Aucune des deux parties ne pourra supporter l'intégralité de l'addition.